Petro-Canada     de LEC Standard

Petro-Canada, société pétrolière nationale fondée par le gouvernement fédéral au milieu des années 70, est un produit de la crise énergétique mondiale, du NATIONALISME ÉCONOMIQUE canadien et de l'appui traditionnel de l'État à la mise en valeur des ressources énergétiques dans les régions pionnières, dont l'exploitation est fort coûteuse. Quelque 20 ans après son entrée en activité, Petro-Canada appartient à 80 p. 100 à des intérêts privés et est la plus importante société canadienne de gaz naturel et de pétrole, avec d'importants intérêts dans les activités « en amont » (exploration et mise en valeur) et « en aval » (raffinage et mise en marché) de la ressource. Elle a des intérêts importants dans la production réalisée dans l'Ouest canadien, dans les sables bitumineux de l'Alberta, les projets de développement Hibernia et Terra Nova au large de Terre-Neuve, et des champs de pétrole en Algérie. Elle contrôle près de un cinquième de l'activité de raffinage de pétrole au Canada et du marché de l'essence (voir INDUSTRIE PÉTROCHIMIQUE). En 1995, elle se classait au 24e rang parmi les 300 entreprises de l'indice composé de la Bourse de Toronto (TSE 300).

Au Canada, au début des années 70, la question de l'énergie se trouve au coeur d'un grand débat entre le GOUVERNEMENT MINORITAIRE libéral TRUDEAU (voir PARTI LIBÉRAL) et ses opposants. Trudeau est assailli par les nationalistes et le NOUVEAU PARTI DÉMOCRATIQUE (NPD), grâce à l'appui duquel il se maintient au pouvoir après les élections fédérales de 1972, à la CHAMBRE DES COMMUNES. L'INDUSTRIE PÉTROLIÈRE est alors majoritairement sous contrôle étranger, principalement américain. L'Arctique canadien commence à attirer des sociétés privées en raison de la découverte récente de pétrole en Alaska, et la POLITIQUE ÉNERGÉTIQUE du Canada semble s'orienter de plus en plus vers les besoins de l'Amérique du Nord plutôt que vers les besoins intérieurs.

Beaucoup de gouvernements nationaux ont déjà créé des sociétés d'État dans le secteur pétrolier dans le but d'exercer un plus grand contrôle sur l'industrie pétrolière internationale et de mieux en connaître les rouages. De telles sociétés servent à garantir la sécurité d'approvisionnement, à augmenter la perception de recettes et à mieux informer les gouvernements sur les marchés mondiaux de l'énergie. Cependant, leur mise en place s'avère coûteuse et, au fil du temps, elles s'avèrent de plus en plus semblables aux entreprises du secteur privé. Le Cabinet Trudeau rejette d'abord l'idée de fonder une société pétrolière d'État pour des raisons de coût et de rendement.

À l'automne 1973, toutefois, les structures mondiales du secteur pétrolier s'écroulent, les prix quadruplent, et les principales entreprises pétrolières sont nationalisées dans les pays arabes exportateurs de pétrole du Moyen-Orient. La précarité des importations de pétrole force Ottawa à réévaluer sa position : bien que temporairement exportateur net, le Canada est vulnérable à une interruption de l'approvisionnement en pétrole importé qui toucherait plus durement le Québec et les provinces de l'Atlantique, et il veut en savoir davantage, de toute urgence, sur le potentiel de production d'énergie de ses régions pionnières (voir PÉTROLE, APPROVISIONNEMEN ET DEMANDE DU). Le NPD menace de défaire le gouvernement minoritaire libéral en Chambre s'il n'agit pas rapidement pour protéger les consommateurs et mettre sur pied une société pétrolière d'État. Des voix plus radicales réclament la NATIONALISATION de toute l'industrie pétrolière, et les provinces consommatrices de pétrole appuient fortement une intervention fédérale qui améliorerait la sécurité d'approvisionnement. À la fin d'octobre 1973, le gouvernement Trudeau accepte donc une motion du NPD demandant, entre autres, la création d'une société pétrolière nationale.

La Loi sur la Société Petro-Canada, adoptée en 1975 après un âpre débat à la Chambre des communes, établit une nouvelle SOCIÉTÉ DE LA COURONNE, dont les pouvoirs étendus servent à mener des activités d'exploration et de mise en valeur, à importer des ressources pétrolières, et à s'engager dans la recherche et le développement énergétiques de même que dans des activités en aval comme le raffinage et la mise en marché. La nouvelle société obtient un budget initial de 1,5 milliard de dollars et la possibilité d'emprunter des capitaux en qualité « d'agent de Sa Majesté », ce qui réduit ses coûts de capital. Toutefois, le gouvernement libéral inclut aussi dans la Loi des dispositions qui accordent à Ottawa l'autorité sur le budget des investissements de Petro-Canada et sa stratégie d'entreprise. Il veut ainsi préserver la nouvelle société de la Couronne comme instrument de sa politique et l'empêcher d'agir de son propre chef : il désire que Petro-Canada soit principalement active dans les régions pionnières comme celles où on trouve des sables bitumineux, l'Arctique et les zones situées au large de la côte l'Est, plutôt que dans le secteur déjà développé des hydrocarbures de l'Ouest canadien.

En 1976, dès l'installation de son siège social à Calgary, en milieu hostile, Petro-Canada a comme principal objectif sa croissance, sous la houlette du premier président de son conseil d'administration, Maurice STRONG, ami du premier ministre. L'entreprise privilégie la croissance plutôt que la rentabilité, car cette stratégie répond à plusieurs préoccupations d'ordre administratif. Ainsi, la croissance est nécessaire pour que Petro-Canada puisse assumer sa responsabilité d'explorer et de mettre en valeur les ressources d'hydrocarbures des régions pionnières sans que ses prises de décision ne dépendent d'Ottawa. De plus, dès le premier jour de ses activités, Petro-Canada est la cible d'une campagne menée par un groupe de pétroliers de droite et par le Parti conservateur fédéral, alors dirigé par Joe CLARK, visant à dissoudre la société. Albertain d'origine, Clark comprend les objections de l'Ouest, mais il sous-estime nettement la force du sentiment nationaliste et l'importance symbolique de Petro-Canada dans le reste du pays.

Sa menace de démanteler Petro-Canada au lieu de seulement la privatiser incite les dirigeants de la société de la Couronne à étendre son champ de rayonnement par une série d'acquisitions qui en font un des joueurs les plus importants dans le domaine pétrolier, trop important pour qu'un gouvernement songe à le démanteler. Petro-Canada survit à l'éphémère gouvernement conservateur minoritaire dirigé par Clark en 1979-1980, années de la « deuxième crise du pétrole », car elle a su lier son destin aux inquiétudes des Canadiens en matière d'approvisionnement, de prix et de propriété de l'énergie. Elle participe à la découverte du grand gisement pétrolier d'Hibernia, au large de Terre-Neuve, et est partenaire dans le projet Syncrude portant sur l'exploitation des sables bitumineux à Fort McMurray, en Alberta. Dans l'esprit de la population, ces deux projets signifient la sécurité et le contrôle national.

En 1980, les libéraux reviennent au pouvoir et lancent le très controversé PROGRAMME ÉNERGÉTIQUE NATIONAL (PEN), qui propose entre autres de faire de Petro-Canada une entreprise d'aussi grande taille que n'importe quelle multinationale, au dire du ministre fédéral de l'Énergie. Les rôles de la société de la Couronne dans le cadre du PEN sont multiples et coûteux : conseiller le gouvernement, importer du pétrole, accélérer l'exploitation des sables bitumineux, agir comme catalyseur dans l'exploration et la mise en valeur des ressources dans les régions pionnières, percevoir des rentes et autres redevances et favoriser la « canadianisation » de toute l'industrie pétrolière. Elle doit aussi gérer des actifs importants en aval de la filière énergétique. Tous ces rôles entraînent des dépenses élevées pour des retombées encore lointaines, dépenses qui ne peuvent être justifiées qu'en présumant, comme le croient la plupart des gouvernements, que le pétrole sera une ressource précaire et très coûteuse dans les années 80 et 90.

Par la suite, cette présomption se révèle fausse, et en 1981-1982 l'industrie pétrolière mondiale traverse sa crise la plus grave des 50 dernières années, marquée par la surproduction, la chute des prix et l'engorgement des marchés. Les prix échappent au contrôle des pays exportateurs de pétrole et plongent de plus de 40 dollars le baril à moins de 10 dollars en l'espace de quelques mois. Dans ce contexte de surcapacité, l'idée de maintenir des sociétés pétrolières d'État visant la sécurité d'approvisionnement et tournées vers l'avenir paraît moins convaincante qu'auparavant. Bien avant l'arrivée au pouvoir des Conservateurs de Brian MULRONEY, en 1984, Petro-Canada commence à veiller sur ses propres ressources et à élaborer une stratégie axée sur la prudence et les lois du marché pour assurer la gestion de son empire en expansion. Ottawa n'intervient plus dans les politiques de l'entreprise. Petro-Canada se retire de plusieurs projets coûteux dans les régions pionnières et, dans une démonstration brutale du pouvoir des sociétés, congédie sans préavis 2000 employés, soit près de 25 p. 100 de son personnel, en réaction à la chute des prix.

Les besoins de Petro-Canada en capitaux propres et le désir des gestionnaires d'être dégagés de l'obligation de servir d'instrument de la politique d'Ottawa conduisent à un dénouement prévisible : la société, qui compte des actifs estimés à six milliards de dollars, acquis aux frais des contribuables, doit être privatisée. Une privatisation partielle commence en 1991 et se poursuit en 1995. Depuis, les investisseurs privés ont acquis 80 p. 100 des actions de Petro-Canada, et le gouvernement du Canada conserve les 20 p. 100 qui restent. Étant donné qu'aucun investisseur ne peut détenir à lui seul plus de 10 p. 100 des émissions publiques d'actions (la propriété étrangère est limitée à 25 p. 100 des actions offertes au public) et que le gouvernement fédéral a abandonné son droit d'intervention dans les affaires de Petro-Canada, le contrôle réside maintenent fermement entre les mains des gestionnaires.

 

Auteur LARRY R. PRATT